Les goémoniers de la côte des Légendes ont brûlé le goémon jusqu'aux années 1950

Un four à goémon en pierre sur le littoral du Finistère, à Porspoder
Photo : Pierre André Leclercq, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

Sur la côte des Légendes, entre Plouguerneau et Kerlouan, le goémon n’a pas toujours été une matière première industrielle ni un souvenir pour promeneurs. Il a été le revenu d’appoint, puis le revenu principal, de milliers de familles de paysans-pêcheurs. On le coupait, on le séchait, on le brûlait dans des fosses de pierre pour en tirer des pains de soude. Les fours sont encore là, le long des dunes.

Trois goémons, trois récoltes

Le métier reposait sur une distinction que les textes anciens répètent. Le goémon d’épave, arraché par les tempêtes et déposé sur la grève, se ramassait librement, toute l’année. Le goémon de rive, lui, poussait sur les rochers découverts à marée basse : sa coupe était réservée aux habitants des paroisses riveraines, et les dates en étaient fixées chaque année, généralement du printemps à la fin juin.

Le troisième, le plus recherché, était le goémon de coupe. Il s’agissait de laminaires, ces grandes algues brunes qui poussent en mer et que les goémoniers allaient faucher à la pigouye, une faucille au long manche, depuis des barques à double fin. Sur la côte du Pays Pagan, on appelait ces hommes les pigouyers.

La réglementation est ancienne : une ordonnance de Colbert en 1681, modifiée par une loi de 1852 puis par des décrets en 1868 et 1890.

Les fours et les pains de soude

Une fois séché, le goémon partait au four. Il s’agit de fosses rectangulaires d’environ huit à dix mètres de long, larges de 50 à 60 centimètres et profondes de 40, tapissées de dalles de granit, parfois divisées en cases. On y brûlait les algues sur des fagots, à une température qui approchait 800 degrés. Le granit était choisi avec soin pour ne pas éclater.

Le résidu refroidi formait un bloc vitreux, le pain de soude, vendu aux usines. Cette soude a d’abord servi au verre, puis, après la découverte de l’iode en 1812, à la production d’iode, matière première des antiseptiques jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Le Finistère a compté jusqu’à dix-huit usines d’iode, dont les plus importantes se trouvaient à l’Aber-Wrac’h et au Conquet.

Le goémon servait aussi d’engrais. C’est même son usage le plus ancien dans le Léon : les cargaisons séchées partaient vers la zone légumière de Saint-Pol-de-Léon, et la demande a augmenté avec l’extension de la ceinture dorée. Un goémon avait deux destins, la chaudière ou le champ.

Le partage des lots

Particularité locale, l’attribution du goémon de rive se faisait par tirage au sort, tous les quatre ans, à raison d’un lot par personne domiciliée dans la commune, enfants compris. Le partage se déroulait sur la grève, et les familles venaient au complet pour que le nombre de lots ne soit pas contesté. Les nouveau-nés étaient de la partie, portés dans un panier.

Le travail suivait ensuite le rythme des marées, et même celui des phares : sur une partie de la côte, la récolte commençait quand le feu de l’île Vierge s’éteignait et s’arrêtait quand il se rallumait. Le phare de l’île Vierge, plus haut phare d’Europe, servait d’horloge à des dizaines de barques.

On comptait 3 000 à 4 000 goémoniers dans le Finistère en 1930, encore 2 000 en 1950, dont 600 sur la seule côte des goémoniers. Côté terre, les femmes tenaient presque seules la petite ferme familiale de deux à trois hectares, pendant que les hommes étaient en mer ou sur les rochers.

La fin du brûlage

Le déclin vient de la chimie. La soude industrielle, produite autrement, puis l’iode extrait des nitrates du Chili, ont rendu le pain de goémon peu rentable dès la fin du XIXe siècle. L’âge d’or se situe entre 1900 et 1930, porté par les hauts prix de l’iode. Ensuite, la concurrence et la guerre cassent le marché.

Le brûlage dans les fours s’arrête définitivement dans les années 1950. La récolte, elle, ne disparaît pas : elle se transforme, avec les algues destinées aux industries alimentaire et cosmétique, et les goémoniers deviennent une poignée.

Ce qu’on peut voir aujourd’hui

Les fours, eux, sont restés. Un inventaire conduit entre 2014 et 2016 a recensé environ 2 000 fours à goémon sur le littoral breton, dont une forte concentration dans le Nord-Finistère, souvent envahis par le sable et la dune. À Plouguerneau, les fours de Penn Enez sont les seuls du territoire à être en bon état, restaurés par l’écomusée et l’association Karreg Hir, qui organisent chaque mois d’août une fête des goémoniers.

À Kerlouan, le village de Ménéham, bâti entre deux blocs de granit, a été restauré dans les années 2000 et accueille aujourd’hui des expositions sur ce passé. Les mulons, ces petits tas d’algues séchées, se devinent encore sur certaines plages. Pour Lesneven, c’est une histoire de vingt kilomètres et de deux siècles.

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