Les Johnnies : quand les paysans du Léon traversaient la Manche pour vendre leurs oignons

Oignons roses de Roscoff, la variété que vendaient les Johnnies
Photo : Glaoadare, CC BY 3.0 (Wikimedia Commons)

Voilà un métier qui a fait vivre une partie du Léon pendant plus d’un siècle et laissé une trace dans toute l’Europe du Nord. On les appelait les Johnnies, « les petits Jean » en anglais : c’étaient les paysans de Roscoff, Santec, Saint-Pol, Plougoulm, Sibiril ou Cléder qui partaient de juillet à décembre vendre leurs oignons de l’autre côté de la Manche. Le littoral est à vingt minutes de Lesneven ; l’histoire, elle, se raconte encore dans tous les bourgs de la côte.

Du colportage breton à la traversée

Le colportage de légumes a commencé par la route, vers l’ouest de la France, à la fin du XVIIIe siècle, pendant la crise économique qui précède la Révolution. La conquête du marché britannique vient ensuite. Alexandre Dumas raconte qu’un Roscovite serait parti à Londres avec un sloop chargé d’oignons et une pancarte affirmant, sur un marché, que l’oignon anglais n’était pas bon. Une bagarre aurait suivi, puis la cargaison entière aurait trouvé preneur. La date du fait divers n’est pas connue.

La tradition retient ensuite l’année 1828 : un cultivateur roscovite, Henri Ollivier, aurait affrété une gabarre avec trois compagnons et débarqué à Plymouth. Aucune trace de ce voyage n’a pu être retrouvée. La légende est solide, la preuve manque, et cette incertitude fait partie du personnage.

Un surnom devenu identité

Au Royaume-Uni, les vendeurs étaient appelés Johnnies ou Onion Johnnies ; en gallois, Sioni Wynwns ; en breton, an Johnniged. Selon la chercheuse Léa Leboissetier, l’origine du surnom reste discutée : il viendrait d’une vieille façon de baptiser les étrangers d’un prénom et d’un attribut, mais le stéréotype était surtout positif, les Johnnies s’étant rapidement taillé une bonne réputation outre-Manche. Une autre explication fait remarquer que les vendeurs emmenaient avec eux des enfants d’une dizaine d’années, et que Yann et Yannick étaient alors des prénoms bretons très courants.

Compagnies, charrettes et vélos

Le travail se faisait en porte-à-porte, les bottes d’oignons tressées en chapelets portées à l’épaule, puis sur le vélo quand celui-ci s’est répandu. Les clients gardaient souvent « leur » Johnny d’une année sur l’autre. L’affaire restait spéculative : jusque dans les années 1950, les oignons étaient achetés en terre, avant la récolte, et le vendeur pariait sur le prix de vente à venir. Dans la Ceinture dorée, la bande légumière du littoral, le climat assez doux et régulier rendait le pari raisonnable.

Avant la Première Guerre mondiale, les Johnnies se regroupaient en compagnies saisonnières de quinze à trente membres, parfois jusqu’à soixante, sous l’autorité d’un master chargé du recrutement. La traversée vers le sud de l’Angleterre, Penzance, Cowes, Southampton, Portsmouth, Brighton ou Douvres, prenait de dix-huit à quarante-huit heures selon le vent. D’autres poussaient jusqu’à Hull, Sunderland, Newcastle, au pays de Galles ou en Écosse.

Le Hilda et les autres

Le 17 novembre 1905, le naufrage du Hilda tue de nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes voisines ; la liste des victimes des cinq compagnies concernées, Pichon, Quiviger, Jaouen, Calarnou et Tanguy, est publiée par la presse. En août 1931, la goélette Charlotte est coupée en deux près de Douvres après une collision : les huit Johnnies à bord sont sauvés, les oignons sont perdus.

Ce qui reste d’une économie

Les chiffres racontent le reste. Au début du XXe siècle, environ 1 300 paysans du Léon embarquent à Roscoff dans la seconde quinzaine de juillet. Certains avancent 1 400 vendeurs en 1929, année d’apogée ; Léa Leboissetier compte plutôt 2 000 Johnnies au tournant du siècle, puis 700 à 900 à la veille de la Seconde Guerre mondiale, après le relèvement des tarifs douaniers des années 1930. Ils ne sont plus que 160 en 1970. Le Brexit, la baisse de la livre et la pandémie ont accéléré la fin : en 2022, l’association des Johnnies ne comptait plus que sept membres, dont deux seulement ont fait la traversée.

L’oignon de Roscoff, rose et doux, est protégé par une AOC depuis 2009 et une AOP depuis 2013 ; il serait arrivé au XVIIe siècle dans les bagages d’un moine revenu du Portugal. Une fête lui est consacrée chaque mois d’août à Roscoff, et la Maison des Johnnies et de l’oignon de Roscoff, installée dans une ancienne ferme, retrace cette culture. Le reste se lit dans le paysage, à commencer par le marché du lundi de Lesneven, héritier des grandes foires du Léon, où les fermes de la côte venaient écouler leurs légumes. Autour, l’histoire des Johnnies a laissé des noms de familles, des photos jaunies, et une fierté qui se raconte encore au comptoir.

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